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12/12/2004

Les nouveaux média dans l'élection présidentielle américaine

Comme l’ont confirmé les résultats de la présidentielle 2004, la droite américaine se trouve dans une situation de remarquable vitalité par rapport à ce qui reste de la droite française.
Aux Etats-Unis, malgré des évolutions démographiques plutôt défavorables à la droite, c’est cette dernière qui est politiquement sur l’offensive, même si elle connaît des échecs et si la gauche, politiquement sur la défensive, continue à marquer des points, en particulier par l’activisme gauchiste de certaines instances judiciaires.

La bonne santé de la droite américaine est liée à deux facteurs principaux :

- Un facteur maintenant assez ancien : le socle sociologique/métapolitique que représente la pratique religieuse américaine, d’une intensité unique dans le monde occidental (voir Samuel Huntington:
Who Are We.) 90% des Américains croient en Dieu, 40% sont à l’église chaque dimanche. En comparaison, les chiffres en France tournent autour de 40 et 5% respectivement. Les autres facteurs auxquels on attribue le climat politique aux Etats-Unis (patriotisme, attachement aux libertés individuelles…) sont moins centraux que le fait religieux.

- Un facteur nouveau, plus superficiel mais déterminant dans l’évolution du débat public : une capacité de riposte due à l’émergence de média de droite. Le bilan du premier mandat de Georges Bush était objectivement difficile à défendre : sans ce nouveau contexte médiatique, Bush aurait sans nul doute perdu. Un président de droite avec ce bilan, il y a 10 ou 20 ans, aurait perdu : ses difficiles explications n’auraient pas passé le filtre de média hostiles.


1. Les média de droite aux Etats-Unis

Historiquement, la situation des média de droite aux Etats-Unis était à peu près aussi marginale que les média de droite français : domination écrasante de la gauche dans les chaînes nationales de télévision hertzienne (CBS, ABC, NBC, PBS), parmi les journaux ayant une audience nationale (New York Times, Washington Post), dans la majorité des journaux et chaînes locales.
Aucun des média de droite n’avait en revanche un réel impact national : le Washington Times avait un certain lectorat parmi l’élite de droite dans la capitale, mais guère au-delà, et souffrait de ses liens avec la secte Moon ; le Wall Street Journal n’avait pas encore développé la ligne éditoriale droitiste qu’il a depuis ; certains journaux (New York Post, Orange County Register…) ou chaînes locales (radio et TV) penchaient parfois à droite, dans le Sud et l’Ouest, mais de manière fractionnée.
Le débat public, la hiérarchisation des sujets, la terminologie et la problématique sous laquelle les débats étaient engagés jour après jour étaient ceux de la gauche : comme en France aujourd’hui, même les gens de droite en venaient à penser « à gauche », à accepter de se situer dans la dialectique de l’adversaire. La droite avait du mal à faire entendre son message par-dessus ses filtres, d’où l’importance pour elle des publicités politiques payantes à la télévision.

Cela a changé depuis les années 1990. Sur trois fronts, des média de droite ont progressivement réussi à contester les termes dans lesquels se déroulait le débat public.

- D’abord, chronologiquement, une génération de présentateurs de radio droitistes a émergé à travers le pays. Les radios aux Etats-Unis sont toutes locales. Leurs programmes sont principalement de trois types : 1) la reprise de programmes nationaux de réseaux auxquels elles sont affiliées, pour celles qui le sont, (réseaux CBS, ABC, NPR, réseaux chrétiens…), souvent pour une part minoritaire de la grille ; 2) des programmes propres à la radio locale; 3) la reprise de programmes auprès d’une multitude de maisons de production indépendantes (le programme proposé est dit syndicated.)
C’est par ce dernier biais que des programmes de radio droitistes ont émergé, dont le plus célèbre est celui de Rush Limbaugh. Son émission quotidienne de trois heures rassemble environ 15 millions d’auditeurs – chiffre énorme dans un paysage médiatique aussi fractionné. Ces programmes se sont développés par « darwinisme » : leur succès sur quelques stations a fait qu’ils ont été syndiqués par d’autres, ou imités, jusqu’à ce que le monde du talk radio devienne un bastion droitiste. Ces émissions ressemblent par bien des côtés à celle de Serge de Beketch sur Radio Courtoisie : les points communs sont l’humour, la tendance au coq-à-l’âne, l’alternance de mauvaise foi, de démagogie et de vraies réflexions de très bon niveau ; les différences sont la fréquence des coupures publicitaires et la part faite aux interventions d’auditeurs sur l’antenne.
Leur succès, et l’échec de la plupart des imitateurs de gauche que le système a tenté de lancer, tient sans doute justement à la domination de la gauche dans le reste des média : les auditeurs de gauche ne se sont pas précipités pour écouter leurs idées défendues à la radio, alors qu’ils les avaient à la télévision, tandis que les auditeurs de droite s’y sont reportés massivement.

- L’émergence de chaînes de télévision « de droite » à forte audience : quand, grâce au câble et au satellite, le paysage télévisuel s’est diversifié dans les années ‘80, des programmes, voire des chaînes, de télévision ont émergé qui, s’ils n’étaient pas aussi explicitement droitistes que les émissions de « talk radio », l’étaient au moins métapolitiquement, et avaient une audience nationale. Ce fut en particulier le cas de chaînes religieuses, évangéliques (le 700 Club de Pat Robertson) ou catholiques (l’EWTN de Mère Angelica.) Le vrai tournant a eu lieu au début des années 90, avec la création de la Fox News Channel (FNC.) Faisant partie de News Corp de Rupert Murdoch, lancée par Roger Ailes, ancien conseiller en communication de Georges Bush « père », la FNC s’est présentée à son lancement comme le concurrent « objectif » des chaînes dominantes de gauche, à commencer par CNN.
La FNC se tient à ce discours : elle n’est pas le pendant « de droite » des média de gauche, elle essaye de tenir la balance égale, et donc n’est de droite que comparativement. Et en effet, son traitement de l’information penche moins à droite que celui des autres grandes chaînes ne penche à gauche.
Mais l’émergence de la FNC a permis une remise en cause d’un ordre du jour du débat public établi par les média de gauche. Si le discours ouvertement partisan sur la chaîne est limité aux émissions d’opinion, un simple traitement équilibré de l’information conduit à une profonde rupture par rapport aux autres chaînes (voir l’époque de Duels sur la Cinq en France : le simple fait qu’un droitiste soit invité tous les 36 du mois produisait un effet saisissant.)
La FNC a aujourd’hui un des rôles principaux dans l’orientation du débat public aux Etats-Unis, du fait de ses scores d’audience qui, dans les principales tranches horaires, sont deux fois ceux de son principal concurrent sur le câble, CNN.

- Plus récemment, la naissance d’une véritable synergie dans l’internet de droite. Cette synergie s’est établie autour de sites nés de publications ayant déjà pignon sur rue (
National Review Online, Wall Street Opinion Journal, …), de sites d’information alternatifs (Drudge Report), et de weblogs. Les sites institutionnels ont fourni un contenu de plus en plus riche. Le site Drudge Report, sorte de tabloïd penchant à droite (environ 10.000.000 de visites par jour), a remporté un succès spectaculaire avec une formule extrêmement simple. Enfin, une foison de weblogs s’est développée, créant une caisse de résonance et de réfraction pour les idées et les arguments de la droite au rythme de l’actualité.


2. Conséquences du nouveau paysage médiatique américain

Si le mouvement conservateur américain a développé son corpus idéologique et un socle sociologique entre la fin des années 50 (Russell Kirk, William Buckley, fondation de la National Review, puis cristallisation politique autour de Barry Goldwater) et les années 70-80 (renaissance et structuration politique du monde évangélique, mouvement néo-conservateur, synthèse reaganienne), ce n’est que depuis quelques années qu’il peut peser non plus seulement sur les débats académiques, mais sur la conduite du débat public au jour le jour.

Les années Clinton ont été marquées par l’influence nouvelle des émissions de radio droitistes : la « talk radio » a créé un monde médiatique parallèle ayant une forte influence souterraine. La majorité, sinon des Américains, des hommes-blancs-américains-travaillant-dans-le-secteur-privé a eu accès quotidiennement à une lecture alternative de l’actualité. Mais ces média émergents ne suffisaient pas à remettre en cause le rythme et la teneur du discours médiatique dominant.

Cela a changé avec l’émergence de la Fox News, qui a rapidement égalé puis dépassé CNN dans les scores d’audience. L’influence spécifique de la FNC s’est faite sentir dès les élections de 2000, et à travers les principaux événements du premier mandat de Georges W. Bush : le 11 septembre 2001, la campagne d’Afghanistan fin 2001, les élections à mi-mandat de novembre 2002, la campagne d’Irak en 2003… La FNC a changé la teneur du discours médiatique : certes, le discours dominant reste largement marqué à gauche, mais une approche différente, ou une information exclusive, apportées par la FNC sur un sujet majeur ne peuvent plus être ignorées par les autres chaînes. Elles ont essayé de l’ignorer, et cela a contribué à l’émergence de la FNC, qui, contrairement aux radios, offre une concurrence directe aux grandes chaînes, à un clic de télécommande de distance.


3. Un exemple : la remise en cause d’un document de CBS News

Mais c’est l’année 2004 qui a vu émerger une réelle synergie entre radio, télévision et internet droitistes. Un cas d’école est celui des accusations de CBS contre George Bush pendant la campagne présidentielle.
Voici le scénario : CBS News a diffusé en septembre 2004 un reportage sur le passage du jeune Georges Bush dans la Garde Nationale pendant la guerre du Vietnam. A l’appui du reportage, elle a montré un document daté de 1972 présenté comme une lettre du commandant de la base aérienne sur laquelle servait Bush, adressée à son supérieur, et se plaignant de pressions dont il faisait l’objet pour fermer les yeux sur les absences de Bush.
Le fac-simile de ce document a été affiché sur le site de CBS, et il n’a fallu que quelques heures pour que sa crédibilité soit taillée en pièces par les blogs de droite. Au bout de 72 heures, tout le monde savait qu’il s’agissait de faux – y compris la grande majorité des média de gauche. CBS et son présentateur-vedette, Dan Rather, se sont ridiculisés en tentant de défendre l’authenticité de ce document pendant encore plus d’une semaine, avant de capituler piteusement.
Pour beaucoup de commentateurs, cette affaire est d’une teneur historique : la plus respectée des chaînes hertziennes ridiculisée par des nouveaux média qu’elle méprisait (dans les premiers jours de l’affaire, un porte-parole de CBS a dit qu’on ne pouvait mettre sur le même plan la crédibilité de CBS et celle de blogueurs devant leur ordinateur « habillés de leur pyjama. ») Affaibli par cette affaire, Dan Rather a dû quitter son poste de présentateur-vedette en novembre 2004 après 24 ans dans la fonction.
Pour The Economist (27 novembre 2004) : « La retraite de M. Rather illustre parfaitement deux évolutions plus large des rapports de force. D’abord, les vieux média perdent du pouvoir au profit des nouveaux média. Et ensuite, l’ « establishment » médiatique de gauche perd du pouvoir au profit d’une cacophonie de voix plus diverses. »

Le rôle des contre-média droitistes dans l’exemple Dan Rather a été le suivant :

Les blogs ont tout de suite remarqué que le document n’avait visiblement pas été tapé à la machine. Sentant quelque chose de louche, les blogs principaux, relayés par les blogs secondaires, relayés à leur tour par une armée de lecteurs devenus enquêteurs amateurs, se sont mis en chasse.
Rapidement, il est apparu que la mise en page du texte correspondait étrangement à du Times New Roman taille 12 ; que la seule machine de traitement de texte qui pouvait avoir été utilisée en 1972 était l’IBM Selectra, même s’il était peu probable qu’une unité de la Garde Nationale disposât d’un appareil aussi coûteux ; des lecteurs ont remis en marche des Selectra qui croupissaient dans leur grenier, indiquant que plusieurs particularités typographiques étaient incompatibles avec le texte de CBS ; d’anciens réparateurs de Selectra à la retraite se sont fait connaître, apportant leur éclairage sur la possibilité que ces particularités typographiques aient pu être mises en place sur l’hypothétique appareil Selectra de la base de la Garde Nationale.
L’enquête, menée de manière spontanée par le réseau informel des blogs de droite, a eu lieu en quelques heures.
Les caractéristiques les plus importantes de ce processus ont été :

o La rapidité : le réseau a effectué en quelques heures une enquête qui aurait pris quelques jours si elle avait été menée par un organe de la grande presse. Dans le temps médiatique électoral, la différence aurait été énorme si le document était resté crédible plusieurs jours, et n’avait été remis en cause qu’après une (hypothétique) enquête classique : le mal aurait été fait, et la remise en cause du document serait arrivée alors que le discours médiatique était passé à autre chose.
o La mobilisation des compétences : le réseau a permis de mobiliser en temps réel des compétences déjà existantes (le retraité qui avait encore sa vieille Selectra, l’autre qui avait été réparateur de Selectra pendant des années…) Comme dit Radio Courtoisie : « collectivement, nos auditeurs savent tout sur tout. »
o Le filtrage : la structure arborescente du réseau fait que toute information nouvelle circule très vite sur le réseau, mais avec un filtrage naturel : les théories fantaisistes, les arguments peu probants resteront sans doute confinés aux extrémités de l’arborescence, tandis que les vrais avancées filtreront des e-mail aux blogs secondaires, des blogs secondaires aux blogs principaux, et des blogs principaux aux autres média.

Bien sûr, le travail des blogs n’aurait pas eu le même impact s’il n’avait été ensuite repris par des sites d’information sur internet (le Drudge Report), les radios de droite, la FNC, et les média de droite classiques (Washington Times, New York Post, journaux locaux et éditorialistes de droite.) La contestation du document est alors devenue un sujet que ne pouvaient ignorer les « vieux média. »

Ce scénario n’est qu’un exemple, qui se répète quotidiennement à de plus petites échelles et qui a changé la teneur du débat public. L’accès, par l’internet, d’une foule de journalistes amateurs ou semi-professionnels aux documents primaires met une pression inédite sur les média établis.

Henri Védas


Pour visiter quelques-uns des blogs de droite américains: National Review "the Corner"; Powerline; Hugh Hewitt; Captain's Quarters.
Plus dans Le Salon Beige:
ici.

1 Comments:

  • At 1:47 PM, Anonymous Anonyme said…

    NSU - 4efer, 5210 - rulez

     

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